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Chagrin d’amour : la science commence enfin à prendre ce problème au sérieux – la triste histoire de Kaena et Luís

SAO PAULO – Kaena Maciel, jeune femme de 18 ans passionnée par les mangas, et Luís Kafrune de 19 ans formaient un couple normal et apparemment heureux depuis mars 2016. Issus de la bourgeoisie de Sao Paulo (Brésil) ils vivaient selon les codes de la jeunesse occidentale en fréquentant notamment les centres commerciaux, comme le relève le magazine brésilien de référence Veja São Paulo dans son édition du 26 avril 2017. Comme des millions de jeunes à travers le monde, elle était fan de Netflix et notamment de l’actrice principale de la série « 13 Reasons Why » Hannah Baker, une récente série polémique traitant du suicide chez les jeunes. Netflix compte en avril 2017 environ 100 millions de clients à travers le monde, selon le Wall Street Journal, la preuve de l’influence globale grandissante. Luís était romantique et offrait parfois des fleurs à sa dulcinée, il étudiait pour devenir ingénieur dans la meilleure université d’Amérique du sud (USP). Le 20 mars 2017, Kaena a fêté ses 18 ans dans un restaurant d’un centre commercial de Sao Paulo avec quelques proches et notamment Luís qui lui a offert comme cadeau une arme de simulation militaire. Se confiant à des amies après son anniversaire, Kaena s’est dite préoccupée du possible déménagement de Luís du Brésil vers les Etats-Unis avec sa famille. En conséquence, Kaena a décidé de rompre avec Luís 2 jours après son anniversaire, toujours selon Veja. Après cette rupture et pendant les semaines suivantes, la jeune brésilienne est entrée en dépression, a abandonné son cours préparatoire pour rejoindre une prestigieuse université brésilienne, a perdu plusieurs kilos et a commencé à se rendre chez un psychologue. L’histoire de Kaena ne s’arrête malheureusement pas là, mais avant de continuer, mentionnons une récente étude publiée aux Etats-Unis à propos justement du chagrin d’amour et de sa terrible douleur mentale.

Etude américaine sur le chagrin d’amour

Des chercheurs de l’Université du Colorado à Boulder se sont penchés sur ce problème en montrant dans une étude publiée en avril 2017 qu’un effet placebo, comme l’utilisation d’un spray nasal placebo, peut s’avérer efficace pour soulager la douleur mentale. La preuve que le chagrin d’amour est pris toujours plus au sérieux par la communauté médicale.

Selon les scientifiques du Colorado, le simple fait de croire qu’on est en train de faire quelque chose pour surmonter la rupture avec son ex(-partenaire) en utilisant par exemple un médicament placebo peut influencer des régions du cerveau associées à la régulation émotionnelle et diminuer la perception de la douleur. Pour arriver à ces conclusions, les chercheurs américains ont mesuré l’impact neurologique et du comportement de l’effet placebo sur des volontaires qui ont récemment souffert d’un chagrin d’amour.

20 fois plus de risque de dépression

Dépression hivernale« Rompre avec son partenaire est l’une des expériences les plus négatives au niveau émotionnel qu’une personne puisse vivre et cela peut être un déclencheur important pour développer des problèmes psychologiques, » a expliqué Dr Leonie Koban qui a participé à cette étude, dans un communiqué de presse. Elle relève que le risque de dépression augmente de 20 fois (vingt fois) pendant l’année qui suit la rupture. « Dans notre étude, nous avons trouvé qu’un placebo peut avoir des effets assez forts pour réduire l’intensité de la douleur. »

Les chercheurs ont recruté 40 volontaires qui ont souffert d’une « rupture non désirée », un synonyme moins romantique du chagrin d’amour, pendant les 6 derniers mois. Les participants devaient prendre une photo de leur ex-(partenaire) et la photo d’un bon ami du même sexe auprès d’un laboratoire d’imagerie cérébrale.

A l’intérieur de la machine à IRM fonctionnelle, les scientifiques ont montré aux participants des images de leur ancien partenaire (l’ex) et devaient se rappeler du moment de la rupture. Puis les scientifiques ont montré des photos de leur ami. Ils ont aussi reçu une douleur physique, un stimulus très chaud au niveau de l’avant-bras gauche. Ces différents stimulus ont été répétés plusieurs fois en alternance et les participants devaient évaluer comment ils se sentaient, de 1 (très mauvais) à 5 (très bien). Pendant ce temps, la machine à IRM fonctionnelle mesurait leur activité cérébrale.

Les régions qui se sont allumées pendant la douleur émotionnelle (chagrin d’amour) et physique (brûlure) étaient similaires, même si elles n’étaient pas totalement identiques.

Une vraie douleur !

Les résultats seulement montrent un message important chez ces personnes au cœur brisé affirme l’auteur senior de l’étude le Prof. Tor Wagner à l’Université du Colorado de Boulder : « Reconnaissez que votre douleur est réelle, neuro-chimiquement réelle. »

Les participants devaient ensuite quitter la machine à IRM et ont reçu un spray nasal. La moitié des participants pensait recevoir un médicament avec un « effet analgésique puissant capable de réduire la douleur émotionnelle » mais il s’agissait en fait d’un placebo, l’autre moitié savait qu’elle recevait un simple spray à base d’une solution saline.

De retour dans la machine à IRM, les scientifiques ont de nouveau montré des images de leur ex et provoquer des stimulus douloureux aux participants. Le participants du groupe placebo sentaient moins de douleurs physiques et se sentaient mieux au niveau émotionnel, mais leur cerveau répondait de façon différente à la vue d’une photo de l’ex-partenaire.

Zones du cerveau impliquées

L’activité dans une partie du cerveau (dorsolateral prefrontal cortex), une région impliquée dans la régulation des émotions, a augmenté de façon significative. A travers le cerveau, les régions associées à une réjection sont devenues silencieuses. De façon intéressante, après l’utilisation du placebo, au moment où les participants se sentaient le mieux ils ont aussi montré une augmentation de l’activité dans une zone du cerveau appelée periaqueductal gray (PAG). Le PAG joue un rôle clé dans la modulation des niveaux des opioïdes, des antidouleurs, et des neurotransmetteurs du bien-être comme la dopamine.

Bien que l’étude n’ait pas regardé spécifiquement si le placebo menait à la libération de ces produits chimiques (ex. dopamine), les auteurs estiment que cela pourrait se produire.

« La vue actuelle est que vous avez des attentes positives et elles influencent l’activité dans la partie préfrontale du cortex, ce qui influence des systèmes au niveau du cerveau moyen pour générer des produits chimiques comme des opioïdes ou de la dopamine, » explique le Prof. Tor Wagner.

Des études précédentes ont montré que l’effet placebo permettait, même si utilisé seul, de diminuer la dépression. De plus, si le placebo était utilisé avec des antidépresseurs, ces derniers étaient plus efficaces.

Petit côté « new age » ou développement personnel

Le Prof. Wagner poursuit : « Le seul fait de faire quelque chose pour soi-même en s’engageant dans quelque chose qui donne espoir pourrait avoir un impact. Dans certains cas, le composé chimique dans le médicament pourrait être moins important qu’en pensait par la passé. »

Les auteurs estiment que leur étude permet de mieux comprendre comment la douleur émotionnelle agit dans le cerveau et permet aussi de mieux conseiller les personnes d’utiliser le pouvoir de l’attente, dans ce cas prendre un placebo, à leur avantage.

La Dr Koban conclut le communiqué : « Ce qui devient de plus en plus clair est que les attentes et prédictions ont une très grande influence sur l’expérience de base, sur comment on se sent et ce qu’on perçoit. »  La spécialiste du Colorado relève que si vous avez souffert d’une rupture récemment : « Faire tout ce que vous croyez qui vous aidera à vous sentir mieux probablement vous aidera à vous sentir mieux. » Autrement dit, il est important de prendre un chagrin d’amour au sérieux et de se soigner.

Cette étude a été publiée en mars 2017 dans la revue spécialisée Journal of Neuroscience. Il s’agit de la première qui mesure l’effet placebo sur la douleur émotionnelle lors de chagrin d’amour. Cette étude a été financée par le National Institute of Mental Health aux Etats-Unis avec un apport supplémentaire de l’institution suisse Swiss National Science Foundation.

« C’était merveilleux de t’avoir connue »

Le couple de jeunes brésiliens mentionné au début de l’article, surtout Kaena si on croit la version de la police, ignorait probablement les résultats obtenus par les scientifiques du Colorado et tout ce qui se passait dans leur cerveau. La jeune fille était vraisemblablement prise dans une terrible douleur sans aucune porte de sortie comme le montre la fin de l’histoire. Le samedi 15 avril 2017, Kaena a envoyé un message par WhatsApp à sa mère pour l’informer qu’elle était à nouveau en couple avec Luís. Ce même jour, soit la veille du dimanche de Pâques, ce jeune couple se rend dans l’un des hôtels les plus luxueux de la ville. Grâce aux systèmes de communication comme WhatsApp la mère de Kaena est restée en contact jusqu’à dimanche au petit matin. Puis entre samedi et dimanche Kaena a envoyé un message à l’une ses amies avec la phrase suivante : « C’était merveilleux de t’avoir connue. »

Alors que le dimanche dans l’après-midi le couple aurait dû se manifester à son entourage pour d’autres engagements sociaux, leurs téléphones portables sont restés muets. Sans réponse, le père de Luís qui a réussi à localiser le couple grâce à une application reliée au GPS a découvert le nom de l’hôtel où ces 2 jeunes se trouvaient. Après une discussion avec la réception, ils ont pu monter dans la chambre du couple avec un employé de l’hôtel et ont découvert les 2 corps couchés dans le lit, chacun avec une balle dans la tête. Actuellement la police travaille avec une seule hypothèse, Luís aurait tué Kaena suite à sa demande puis se serait suicidé. Dans la chambre, 2 billets ont été découvert avec notamment les expressions « féminines » suivantes: « Je sais que je vous fais tous souffrir, mais cela est nécessaire pour que j’arrête de souffrir…Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. » La mort des deux jeunes gens a probablement eu lieu dimanche matin.

On ne saura probablement jamais ce qui s’est réellement passé dans la tête de Kaena et Luís, la peur peut-être pour Kaena d’être abandonnée par son « amour de sa vie », une fragilité émotionnelle de Luís d’accepter la proposition macabre de Kaena et donc une incapacité à dire non, l’influence d’une série comme celle de Netflix « 13 Reasons Why »

Prévention du suicide

Aux Etats-Unis, le suicide est la 2ème cause de décès après les accidents de la route chez les jeunes âgés entre 15 et 19 ans. On sait toutefois que 9 cas sur 10 de suicides peuvent être évités, selon l’OMS. La preuve que la vie de couple des adolescents doit être prise très au sérieux par l’entourage et notamment les parents. Il s’agira surtout d’identifier certains signaux alertant un chagrin d’amour comme la dépression et des changements de comportement (ex. perte de poids). Peut-être le simple fait d’identifier clairement la douleur mentale puis de faire quelque chose (ex. placebo) comme l’a montré l’étude américaine mentionnée ci-dessus peut déjà grandement aider à prévenir une grave dépression et le suicide.

Le 1er mai 2017. Par Xavier Gruffat, pharmacien EPF Zurich et dipl. MBA. Correction du texte : Christine Gruffat. XG a construit l’article d’une façon originale en alliant le fait divers de Sao Paulo et l’étude publiée par l’Université du Colorado, les sources ci-dessous ont servi à cette construction.
Sources : Communiqué de presse de l’étude de l’Université du Colorado à Boulder, Veja São Paulo, TV Record, Folha de S.Paulo, The Wall Street Journal, CBSNews.
Crédits photos : Fotolia.com

Ce que vous avez appris dans cet article (takeaways) :

– La jeunesse adolescente de l’Occident est en partie en crise, la triste histoire de Kaena et Luís est l’une parmi de nombreuses autres.
– La série « 13 Reasons Why » a une influence globale sur cette jeunesse, ce n’est plus seulement TF1, France 2 ou les grands networks américains (CBS, ABC, NBC, FOX) qui ont de l’importance pour la jeunesse mais toujours plus Netflix, Youtube ou Amazon.
– Un chagrin d’amour augmente le risque de dépression de 20 fois pendant l’année qui suit la rupture et on sait que la dépression est un facteur de risque du suicide.
– Selon l’étude de l’Université de Colorado, il est important de reconnaître le chagrin d’amour comme une véritable douleur émotionnelle comme l’ont montré ce travail réalisé sur le cerveau grâce à des l’imagerie médicale.
– Prendre soin d’un chagrin d’amour, même en utilisant un placebo, peut avoir un effet positif pour lutter contre cette douleur psychique.

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Informations sur la rédaction de cet article et la date de la dernière modification: 01.05.2017