Un spécialiste mondial du cancer fait le point sur la maladie

SAO PAULOLe célèbre médecin américain d’origine indienne Siddharta Mukherjee, spécialiste du cancer et de la génétique, donnait une conférence sur le cancer début septembre 2018 à São Paulo au Brésil. Creapharma était présent et reprend pour vous les principales informations à connaître sur le cancer en 2018. Le Dr Mukherjee a écrit deux livres à succès mondial, le premier sur le cancer publié en anglais en 2011 (L’empereur de toutes les maladies : Une biographie du cancer) et un autre ouvrage sur la génétique (Il était une fois le gène) publié en 2016. Le scientifique de 48 ans a gagné le très renommé prix Pulitzer en 2011 avec son livre sur le cancer. Avec un CV impressionnant, étude de biologie à l’Université de Stanford en Californie, d’immunologie à Oxford en Angleterre et un diplôme de médecine à Harvard sur la côte est américaine, l’actuel professeur assistant à l’Université de Columbia à New York a une capacité de vulgariser et simplifier les informations pour le grand public. En plus d’écrire, il participe et mène aussi des études scientifiques sur le cancer. Grâce à l’avancée de la science, cette maladie longtemps tabou et qui faisait très peur devient progressivement mieux acceptée et comprise parmi la société. Toutefois, l’oncologue explique que l’âge est une composante importante du cancer, plus on vieillit et plus le risque augmente. Cela signifie qu’avec le vieillissement de la société les cas de cancer ne peuvent qu’augmenter. Tour d’horizon des différents points à retenir en 2018. 

Maladie génétique


ADNLe cancer est une maladie fondamentalement génétique, comme le souligne Prof. Mukherjee. Dans le passé, on pensait que le cancer venait de l’extérieur, mais maintenant on sait qu’il vient de l’intérieur, de nos propres cellules. En effet, les cellules cancéreuses proviennent à la base de cellules normales qui se divisent. Néanmoins, des causes externes comme l’environnement (ex. la pollution), les virus ou le hasard (division cellulaire anormale) peuvent influencer les gènes et la division cellulaire. C’est justement tout le problème de certains traitements anticancéreux, comment détruire des cellules cancéreuses sans toucher aux cellules normales qui se divisent également ? C’est pour cette raison que les chimiothérapies mènent souvent à des effets secondaires au niveau digestif et à une chute des cheveux en touchant à tort les cellules également en croissance mais non tumorales. Un objectif de la recherche actuelle est d’aller vers des traitements plus ciblés autant en terme d’efficacité que vers une diminution des effets secondaires. Comme nous avons tous des gènes différents, chaque cancer est unique en terme génétique. Cette grande diversité fait du cancer une maladie très complexe. Avec presque 8 milliards d’habitants, il ne sera pas possible d’avoir 8 milliards de traitements différents, les scientifiques doivent donc apprendre à regrouper certains patients avec des signes proches.

Complexité génétique, Angelina Jolie


cancer seinL’utilisation de tests génétiques est un  moyen de prévention pouvant être très efficace. On se rappelle de l’histoire d’Angelina Jolie il y a quelques années qui avait procédé à une ablation des deux seins (mastectomie) à titre préventif, car elle était porteuse de gènes (BRCA1) menant à un  risque élevé de cancer. Après son retrait, son risque de cancer du sein est désormais proche de zéro. Mais pour le Prof. Mukherjee, ce cas est relativement facile à prendre en charge, car il se base sur un gène bien identifié. La situation devient complexe lorsqu’une femme signale des cas de cancer du sein dans la famille mais n’est pas porteuse d’un ou de deux gènes à risque (ex. BRCA1, BRCA2). Dans ce cas, il est difficile de conseiller la patiente avec des certitudes, comme décider si elle doit ou non effectuer une mastectomie. Des études basées notamment sur des algorithmes devraient permettre de mieux conseiller ces femmes.

Questions éthiques complexes

La médecine préventive n’est pas simple et pose de sérieuses questions éthiques. Par exemple une étude (Khera et al., BIORXIV) pas encore publiée dans un journal scientifique qu’il a citée a montré qu’il devient possible de prévoir grâce à un algorithme le risque génétique de chaque personne par rapport au cancer. Cette étude va même plus loin en identifiant un possible risque génétique pour un foetus. Par exemple dans les pays où l’avortement est légal, les parents pourront décider d’interrompre la grossesse si les résultats du test de diagnostic montrent un risque élevé (ex. plus de 20%) de cancer pour l’enfant à 20 ans. De quoi ouvrir de nombreuses questions sur l’eugénisme et donner des arguments aux personnes contre l’avortement (IVG) en tout cas dans certaines situations.

Biopsie liquide 

Une biopsie liquide, c’est-à-dire une détection dans le sang de traces d’ADN de cellules cancéreuses, est un moyen efficace de détecter de façon précoce une tumeur, avant qu’elle ne se développe. Car il faut savoir que le matériel génétique d’une cellule cancéreuse est légèrement différent de cellules normales. Par exemple, si 15 cellules cancéreuses se développent au niveau du sein mais sont invisibles à l’aide d’imagerie médicale, une biopsie liquide permettra d’identifier très rapidement ces cellules cancéreuses et éventuellement les traiter avant qu’un nombre plus important de cellules cancéreuses apparaissent. Mais le médecin d’origine indienne précise en citant notamment les avertissements de la FDA qu’un test de biopsie liquide ou tout autre test de diagnostic doit permettre à la fin de diminuer le taux de mortalité. Car certaines tumeurs ne sont pas dangereuses et il s’agira d’éviter de traiter toutes les cellules cancéreuses, mais seulement celles potentiellement dangereuses.

« Overdiagnosis »

Le surdiagnostic (en anglais overdiagnosis) est justement un risque problématique avec l’arrivée sur le marché de nombreux tests de diagnostic du cancer, à commencer par une biopsie liquide. Imaginons qu’un individu présente 1000 risques différents de cancer dans son organisme. Il sera bien sûr impossible de traiter chacune des cellules cancéreuses ou tumorales. Les autorités de santé devront donc fixer des règles claires pour éviter de traiter chacune des tumeurs de l’organisme mais se concentrer seulement sur celles à risque élevé.

Immunothérapie

Le Dr Mukherjee, qui s’exprimait dans une interview fin août 2018 au journal Folha de S.Paulo qui organisait cet événement, relève que l’immunothérapie – utilisation du système immunitaire pour soigner le cancer – a encore beaucoup de limitations. Par exemple on ne comprend pas bien pourquoi l’immunothérapie fonctionne pour certains types de cancer et pas pour d’autres. Il se pose aussi la question de savoir ce qui doit être amélioré pour que le système immunitaire réagisse de façon plus efficace. Ces réponses devraient être apportées dans la prochaine décennie, selon lui.

Coûts très élevés

Par rapport aux coûts souvent extrêmement élevés de l’immunothérapie qui peuvent avoisiner les 500’000 dollars, le Prof. Mukherjee estime que la prévention comme on l’a vu ci-dessus (tests génétiques, bioposte) est un bon moyen d’arriver à faire baisser la facture globale pour les systèmes de santé. C’est-à-dire mieux comprendre les causes génétiques et environnementales du cancer, puis agir très rapidement pour contrer le développement de la maladie. Car au moment où le cancer se développe les coûts commencent à fortement augmenter autant en terme de traitement que de soins.

Pourquoi pas lui ?

Finalement, la question qu’il trouve très intéressante en 2018 est de savoir pourquoi une personne ne développe pas de cancer ? En répondant de façon presque inversée, il est possible d’étudier certains facteurs protecteurs comme par exemple l’absence d’inflammation ou l’influence se trouvant autour des cellules comme le système immunitaire ou encore le microbiome (bactéries intestinales) sans compter l’impact des aliments (nutrition). Le spécialiste d’origine indienne estime toutefois que répondre à cette question sera complexe, probablement plus que répondre à la question de savoir pourquoi un individu développe un cancer, question qui a occupé les chercheurs ces 100 dernières années.

Le 6 septembre 2018. Par Xavier Gruffat (pharmacien). Sources : Folha de S.Paulo, événement sur le cancer du 6 septembre 2018 avec Siddharta Mukherjee (Creapharma.ch était physiquement présent). Crédits photos : Pharmanetis Sàrl (Creapharma.ch), Fotolia.com

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Informations sur la rédaction de cet article et la date de la dernière modification: 06.09.2018